8.
Outlaw atterrit sur le terrain d’aviation voisin de l’aéroport de Lindbergh Field à 18 heures, heure locale, équipé d’un véritable petit arsenal.
C’était là l’un des nombreux avantages qu’il y avait à travailler pour les Maîtres de l’Univers. Malgré la crise qui ébranlait la finance, ces gens-là demeuraient les plus puissants du monde. Ses contrats incluaient le remboursement de ses déplacements en jet privé. Et l’avantage d’un jet privé, c’est que personne ne vous pose aucune question.
Dans l’armée, Outlaw avait appris l’art du camouflage, et il s’était habillé de façon à passer inaperçu dans le Morrison Building, l’immeuble de bureaux qui abritait les locaux de l’agence Wordsmith.
Un tireur d’élite se doit d’être invisible où qu’il soit. Personne ne pouvait se douter de ce que cachait son costume à huit mille dollars. Sous la soie, le coton d’Égypte et le cachemire se trouvait un corps d’acier couvert de cicatrices, aussi potentiellement dangereux que l’arsenal dissimulé dans son bagage à main Louis Vuitton et sa serviette assortie. À savoir : un Remington – qu’il n’utiliserait qu’en ultime recours –, ainsi que son Kimber 1911, trois chargeurs, un gilet pare-balles, une puissante lampe laser, un parapluie haut de gamme qui ouvrait toutes les serrures, plusieurs poignards dont un Ka-bar et une ampoule d’acide.
À leur manière, les super-riches sont aussi invisibles que les SDF. Dans le cadre de ses contrats, Outlaw s’était déjà fait passer indifféremment pour l’un comme pour l’autre. Les gens détournent systématiquement les yeux d’un clochard, surtout s’il a eu l’intelligence de se pisser dessus. Mais ils détournent aussi les yeux d’un super-riche, comme s’il brillait d’un éclat insupportable pour l’œil des gens ordinaires.
Il avait soigneusement étudié la configuration du Morrison Building pendant le vol. L’agence Wordsmith occupait un bureau d’à peine cinquante mètres carrés au huitième étage, pour un loyer mensuel de deux mille deux cents dollars. Nicole Pearce avait signé un bail de deux ans. À l’atterrissage, Outlaw avait mis au point son trajet d’accès et son trajet de sortie, doublé d’un trajet de secours.
Il avait loué une Lexus sous une fausse identité. Moins d’une heure après son arrivée à l’aéroport, il se garait dans le parking en sous-sol de l’immeuble voisin du Morrison Building et changeait les plaques de la voiture en toute discrétion.
Il s’attabla dans un élégant café situé juste en face et observa l’entrée du bâtiment pendant un quart d’heure avant de se décider à y pénétrer en même temps qu’une petite grappe d’hommes d’affaires. Il portait des lunettes de soleil enveloppantes et marchait en regardant ses pieds. Il y avait des caméras de sécurité sur tous les murs, mais elles étaient orientées de telle façon qu’il suffisait de traverser l’immense hall d’entrée par le milieu pour qu’elles ne puissent filmer autre chose que ses pieds.
Outlaw se mêla à un petit groupe de cadres supérieurs agités qui revenaient visiblement d’un séminaire en prenant soin de se placer entre deux hommes nettement plus grands que lui.
Dans l’ascenseur qui le conduisit au septième étage, personne ne lui prêta attention. Il n’était qu’un homme d’affaires qui venait de descendre d’avion avec son bagage à main pour se rendre d’un pas pressé à un quelconque rendez-vous.
Le bref coup d’œil qu’il avait jeté en passant au vigile en faction derrière un grand comptoir en forme de U l’avait rassuré. Coupe de cheveux impeccable et élégant uniforme, ce type-là était aussi efficace pour assurer la sécurité qu’un accessoire de mode.
En remontant le couloir du septième étage jusqu’à l’escalier de secours, Outlaw ne croisa personne. Quelques bureaux avaient une caméra de sécurité au-dessus de leurs portes, mais la plupart d’entre elles étaient éteintes.
Outlaw secoua la tête. Nom de Dieu, qui pouvait bien avoir l’idée saugrenue d’éteindre une caméra de surveillance ? Les civils ne tournaient décidément pas rond.
Dans la grande cage d’escalier déserte, il grimpa les marches deux à deux jusqu’au neuvième étage, sortit sa lampe laser et la cala au creux de sa main.
Le bureau 921 était situé au milieu du couloir. Et aucune caméra n’était fixée au-dessus de la porte. Parfait.
Mais une société de sécurité se trouvait juste en face, équipée, elle, d’une caméra de surveillance allumée, et qui couvrait la moitié du couloir. Outlaw longea le mur opposé et pour mettre toutes les chances de son côté, dirigea le laser de sa lampe vers la caméra lorsqu’il passa devant. Quiconque regarderait les disques de surveillance après coup ne verrait qu’un blanc, comme s’il y avait eu un pépin momentané.
Bien. Mission de reconnaissance accomplie. Il ne lui restait plus qu’à gagner sa planque.
Outlaw grimpa les vingt-huit étages qui le séparaient du toit du bâtiment au pas de course. Il allait devoir rester immobile près de deux heures, l’exercice lui semblait donc bienvenu.
Parvenu au palier du dernier étage, il enfila sa tenue de combat en Nomex, prépara son équipement et s’accroupit près de la porte menant au toit. Sa montre indiquait 7 h 40. Un peu moins de deux heures à patienter. Il entrerait dans le bureau de l’agence à 21 heures. Presque tout le monde serait parti, mais il ne serait pas assez tard pour attirer l’attention des veilleurs de nuit.
Attendre ne lui avait jamais posé aucun problème. La patience est l’atout majeur d’un tireur d’élite. Outlaw disposait de réserves de patience inépuisables. Il savait ralentir sa respiration et son rythme cardiaque de façon à se mettre en repos vigilant, tout en demeurant prêt à tuer dans l’instant.
Il appuya la tête contre le mur et se mit en condition.
Nicole fixa le curseur clignotant de l’écran de son ordinateur et réalisa qu’au cours de l’heure qui venait de s’écouler, elle n’avait traduit en tout et pour tout qu’une phrase et demie. Il était 20 heures et elle avait passé la journée à penser à Sam Reston. Au plaisir incroyable qu’il avait su lui donner. À l’intensité bouleversante de leurs étreintes. À la chaleur de son regard. À ce… bonheur qu’elle avait ressenti auprès de lui.
Oui, elle avait été heureuse. Et cela ne lui était pas arrivé depuis si longtemps qu’il lui avait fallu une journée entière pour le réaliser. Les talents d’amant de Sam y étaient certes pour beaucoup, mais pas uniquement…
Elle avait des problèmes jusqu’au cou, et son incapacité à travailler n’arrangeait rien. Elle devait impérativement envoyer ce compte rendu de réunion à la banque luxembourgeoise qui lui en avait confié la traduction le lendemain matin. Si elle voulait travailler efficacement, elle n’avait d’autre choix que d’aller à son bureau.
Elle soupira, éteignit son ordinateur, débrancha le disque dur externe et passa dans la salle à manger convertie en chambre d’hôpital pour son père.
L’infirmière de nuit leva les yeux de son magazine et s’apprêta à se lever, mais Nicole lui fit signe de rester assise.
— Comment va-t-il ? chuchota-t-elle.
— Tension normale, rythme cardiaque normal. Il a pris un léger sédatif, il devrait dormir sans problème, répondit l’infirmière, pragmatique.
Nicole appréciait la distance dont elle faisait preuve. Elle était efficace, et contrairement à Manuela, à qui il arrivait parfois de fondre brusquement en larmes, ne se laissait jamais envahir par l’émotion. Le calme tranquille de cette femme l’apaisait.
— Tant mieux. Je dois m’absenter deux heures, l’informa Nicole. Peut-être plus.
— Entendu, répondit l’infirmière avant de se replonger dans la lecture de son magazine.
Nicole savait qu’elle interviendrait au moindre signe de malaise de son père. C’était une femme extrêmement compétente et qui avait déjà passé quantité de nuits à veiller sur lui.
Il était entre de bonnes mains.
Nicole attrapa son sac à main, referma la porte d’entrée sans bruit et se dirigea vers sa voiture. Il faisait moins chaud que dans la journée, mais l’air du soir était encore très doux. À cette heure-ci, la circulation serait fluide et elle serait à son bureau en moins de vingt minutes.
Elle se glissa au volant, démarra et commença à manœuvrer avant de réaliser que quelque chose manquait. Cette pointe d’appréhension qui la saisissait dès qu’elle sortait à la pensée que Cro et Magnon risquaient de surgir pour la siffler et lui lancer des obscénités. Et si elle ne l’avait pas ressentie, c’était tout simplement parce qu’ils ne s’étaient pas montrés !
Grâce à Mike.
Grâce à Sam.
Non, elle ne devait plus penser à lui. Elle n’avait fait que cela toute la journée. Demain, elle irait le trouver, elle lui parlerait, mais pas aujourd’hui. Elle ne faisait que tourner en rond et il fallait que cela cesse.
Ne pense pas à Sam. Son nouveau mantra.
Tout en traversant le centre-ville, elle concentra résolument ses pensées sur le travail qui l’attendait. Et quand elle se gara sur sa place de parking au sous-sol, elle avait dressé la liste des choses à faire, coché ses priorités et décidé à qui elle enverrait quelle traduction.
Elle apprécia de se retrouver seule dans la cabine de l’ascenseur, mais son reflet dans les portes de bronze poli lui tira une grimace. Elle avait l’air fatigué et soucieux. Ce qui n’avait rien d’étonnant, au fond. Elle était bel et bien fatiguée et soucieuse.
L’ascenseur s’immobilisa et l’habituelle sonnerie accompagna l’ouverture des portes. Nicole s’engagea dans le couloir, pressée de se mettre au travail. L’équipe d’entretien n’était pas encore passée et les fleurs qui ornaient le vase sur la console commençaient à piquer du nez. Le lendemain matin il y en aurait des fraîches. Nicole aimait cela, que quelqu’un s’occupe à sa place de certains détails. Quand elle posait les yeux sur cette console en arrivant le matin, l’espace d’un instant, il lui semblait que son fardeau s’allégeait.
Elle s’immobilisa devant la porte de l’agence. Bien que pressée de se réfugier dans son bureau, elle ne put s’empêcher de se retourner, comme si une force irrépressible l’y contraignait.
Elle fixa la plaque de cuivre de la porte qui faisait face à la sienne sur laquelle était écrit : Reston Security.
Elle demeura un instant immobile, puis tendit la main pour caresser le panneau de bois lisse. Demain matin, Sam serait derrière cette porte. Elle appuierait sur la sonnette, il ouvrirait et… que se passerait-il alors ? Que lui dirait-elle ? Qu’elle était désolée ?
Je suis désolée, Sam, j’ai eu peur de me retrouver en face de toi au réveil. Lui pardonnerait-il ?
Elle laissa la main sur le battant un instant, baissa la tête, s’efforçant d’admettre qu’elle mourait d’impatience de le revoir. D’absorber cette chaleur et cette force qu’il semblait si heureux de partager avec elle.
Demain. Demain, quelque chose allait peut-être changer dans sa vie. Mais ce soir, elle avait une traduction à terminer d’urgence.
Étrangement rassérénée, elle pivota vers la porte de son bureau, glissa la clef dans la serrure et l’ouvrit. Elle pénétra dans la pièce et tendit la main vers l’interrupteur tandis que la porte se refermait derrière elle.
Des mains la saisirent soudain et la plaquèrent si brutalement contre le mur qu’elle en eut le souffle coupé. Un cercle de métal froid pressa si fort contre sa tempe que la peau se rompit. Un filet de sang coula le long de sa joue jusqu’au menton.
Elle n’arrivait plus à respirer, ne voyait rien.
Un souffle passa sur son oreille et une voix sifflante articula :
— Si tu cries, je t’explose la tête.